TEXTE ANNOTÉ

        Fernand Meffre, assis derrière son établi, la pince à coudre bien serrée entre les jambes, une aiguille dans chaque main, explique: "Une selle est un objet très personnel, un outil de travail qui ne se prête pas. Elle se transmet au sein d'une famille, du grand-père au petit-fils souvent, en sautant une génération."J'ai travaillé sur des selles plus que centenaires. Je les ai restaurées, mais jamais je n'aurais accepté de les transformer sans respecter la tradition. La selle camarguaise a une histoire, et il ne faut jamais briser les liens tissés avec le passé."         Si la selle de Camargue est restée typique en cette fin de XXe siècle, c'est à l'héritage de générations de selliers qu'elle le doit. De père en fils, ou de maître à apprentis, les Camarguais se sont transmis un savoir-faire et des techniques inchangés. Fernand Meffre en est le digne successeur, une affaire de famille, en quelque sorte, une affaire de conscience, surtout.

INDISPENSABLE PERFECTION

        Fernand Meffre, maître sellier, a commencé son apprentissage en 1944. sa br*ve scolarité achevée, il rejoint l'atelier de son voisin sellier. Depuis longtemps déjà, l'odeur et le toucher du cuir ont frappé son imagination. J'ai vécu des heures pénibles pendant cet apprentissage, mais j'en ai connu d'autres fabuleuses. L'hiver, nous travaillions – l'atelier et , l'été, nous partions entretenir les harnachements dans les mas. Parfois nous restions huit jours au même endroit tant il y avait d'ouvrage. Nous avions même une petite forge portative, servant à rectifier les fers qui donnent le galbe de la selle. Les manadiers voulaient un travail parfait, alors nous prenions le temps. Les heures ne comptaient pas." Dans les années cinquante, la mécanisation du monde agricole marque la fin de cette période faste. Les selliers de Camargue voient leur avenir obscurci par le débarquement des tracteurs. Un instant, l'avenir du métier fut compromis. Fernand Meffre et son patron, obligés de diversifier leur activité, ont même fabriqué des matelas... Mais, Fernand Meffre, artiste du cuir, sut rester performant. Son style : le perfectionnisme. Depuis déjà de longues années, la reconnaissance de tous les cavaliers de la Camargue lui est acquise.

TRADITION FAMILIALE

        Je suis resté avec mon patron jusqu'en 1976, se souvient-il. Ensuite, je me suis installé dans une cabane de gardian de mon village et j'ai continué à coudre des selles< Je n'ai jamais manqué de commandes, et les délais étaient souvent de plusieurs mois. En 1982, il obtient le diplôme de meilleur ouvrier de France. Pour Fernand, c'est une consécration. Assis sur une chaise paillée, le dos calé contre le mur blanc de sa maison inondée de soleil, Fernand rêve aux courses des chevaux sur l'herbe rase, aux immences troupeaux de taureaux noirs. Il s'imagine le bonheur des gardians, calés sur les selles nées dans l'ombre de son atelier. Dans ce pays de terres basses et de marécages, les chevaux sont les rois. Aucune machine ne peut les remplacer, et sans eux le travail des éleveurs de taureaux camarguais serait impossible.

        "Une vraie selle de guardian est faite exclusivement à la main. Mais il faut une journée entière pour coudre une croupière, alors qu'à la machine, il suffit d'une demi-heure. J'ai opté pour la qualité et la longévité."

        Comparable à la selle américaine, la selle camarguaise est celle de cavaliers qui passent des journées sans mettre pied à terre. Sa forme permet aux Camarguais d'être confortablement installés et surtout de ne pas être désarçonnés lors des brusques volte-face de leurs montures.

        "Pour une belle et bonne selle, il faut une centaine d'heures de travail, de la patience, du coeur et m*me de la passion. J'entends souvent dire que c'était mieux avant. Mais le progrès est tout de même une belle chose. Je ne regrette pas le passé."

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